Tybel est une chatte européenne femelle stérilisée de 9 ans ½, référée en consultation de dermatologie pour un prurit cervico-facial chronique.
Charlotte Lepourry, DVM
Octobre 2026
Commémoratifs
La chatte vit en appartement, sans autre congénère, avec un accès possible au palier. Elle est nourrie avec une alimentation sèche et humide industrielle et traitée mensuellement contre les parasites avec Stronghold® Plus.
Il y a un an, Tybel a présenté une gêne respiratoire avec des sifflements.
Un premier traitement à base de prednisolone a été engagé, ce qui a permis d’améliorer initialement la respiration. Cependant la gêne persistait surtout lorsque la dose de prednisolone passait sous 2,5 mg par jour, ce qui a motivé la réalisation d’un scanner. Une volumineuse masse au niveau de l’amygdale a été constatée, ainsi qu’une accumulation parenchymateuse non spécifique, possiblement cérumineuse au contact du tympan gauche.
Une semaine après la réalisation du scanner, Tybel a présenté un épisode de dyspnée sévère qui a motivé l’exérèse de la masse sous contrôle endoscopique. L’analyse histologique a conclu à une amygdalite folliculaire avec une fibrose chronique très marquée. Le bilan hémato-biochimique pré-chirurgical avait révélé une hyperglobulinémie et une légère hyperglycémie de stress. Les symptômes respiratoires se sont très rapidement résolus après l’intervention et Tybel n’a pas présenté de rechute depuis.
Anamnèse
À la consultation de contrôle 10 jours post-chirurgie, la propriétaire rapporte à son vétérinaire traitant une gêne au niveau des oreilles. Quelques croûtes et dépilations sont constatées. Le scanner ayant indiqué une accumulation cérumineuse au niveau d’un tympan, de l’Oridermyl® est prescrit. Il n’y a aucune amélioration, le vétérinaire prescrit alors des shampooings Pyoclean®, des gélules de Palmidol® ainsi que de l’Aurizon® à appliquer localement.
Tybel est de nouveau présentée à la consultation un mois plus tard, le deuxième traitement n’ayant pas eu d’effet notable. Elle présente des démangeaisons, rougeurs et squames au niveau des oreilles, de la face et d’un membre antérieur. De l’Imaveral® est d’abord prescrit et appliqué pendant 2 mois, ce qui permet de diminuer la quantité de squames mais les démangeaisons et les rougeurs sont de plus en plus importantes.
Un diagnostic de prurit allergique est alors posé et un traitement à base de prednisolone (Prednicortone®5, dose variable en fonction des démangeaisons) a été mis en place au long cours, permettant d’améliorer temporairement la dermatose, avec moins de démangeaisons et de rougeurs, mais toute tentative d’arrêt se soldait par une rechute du prurit. Du Cortavance® a été vaporisé mais était mal toléré. L’Oridermyl® a donc été renouvelé, mais n’a pas permis d’amélioration. Lors de la consultation vaccinale 5 mois après la mise en place de la Prednicortone®5, les démangeaisons étaient toujours présentes. Une pipette de Stronghold® a donc été appliquée et du Bioclamox® (amoxicilline-acide clavulanique) a été prescrit matin et soir pendant 10 jours. Par ailleurs la propriétaire trouvant Tybel très stressée, du Zylkène® a été ajouté.
Après 8 mois de lésions et de démangeaisons persistantes, la chatte est référée en consultation de dermatologie pour dermatite allergique répondant faiblement à la corticothérapie.
Examen clinique
Examen clinique général
Tybel pèse 5,5 kg, elle a un score corporel de 6/9.
L’examen clinique général ne montre pas d’anomalie mais la chatte secoue beaucoup la tête.
Examen clinique dermatologique
Tybel présente des croûtes au niveau du menton, une alopécie squameuse et érythémateuse sur la face externe des pavillons auriculaires, avec des croûtes s’étendant au-delà de leur base (Photos 1 à 4). Les conduits auditifs présentent quelques sécrétions.




Photos 1 à 4 : Lésions des pavillons auriculaires et du menton
Bilan clinique
Dermatose chronique prurigineuse, caractérisée par une alopécie squameuse, érythémateuse et croûteuse de la face, associée à une atteinte auriculaire externe bilatérale avec des sécrétions en quantité légère à modérée.
Hypothèses diagnostiques
Sont envisagées une dermatophytose, une dermatite par hypersensibilité apparue à un âge avancé, des surinfections bactériennes ou à Malassezia cutanées et/ou auriculaires, une démodécie faisant suite à l’administration de prednisolone. La gale otodectique reste à exclure malgré le traitement au Stronghold® Plus, une mauvaise application de la pipette de même qu’une mauvaise absorption percutanée étant toujours possibles. Enfin la présence de polypes ou de masses auriculaires non décelables lors du scanner et ayant depuis évolué pourraient déclencher une douleur ou des démangeaisons responsables des lésions constatées.
Examens complémentaires
Examens à interprétation immédiate
Trichoscopie (démodécie, dermatophytose) et examen à la lampe de Wood (dermatophytose à M. canis)
Des examens complémentaires à interprétation immédiate sont réalisés. La trichoscopie montre quelques apex pilaires fracturés, confirmant le prurit.
L’examen à la lampe de Wood met en évidence une fluorescence pilaire jaune-vert, signant la présence de spores de Microsporum canis.


Photos 5 et 6 : Fluorescence pilaire jaune-vert révélant les poils teigneux
Cytologies cutanées (pyodermite superficielle, dermatite à Malassezia) et écouvillonnages auriculaires (otite bactérienne ou à Malassezia)
La cytologie cutanée ne montre aucun élément figuré, mais les écouvillonnages auriculaires révèlent de fréquentes Malassezia.
Curetages auriculaires (gale otodectique)
Les curetages sont réalisés à l’aide d’une petite curette métallique trempée dans du lactophénol d’Amman. Aucun parasite n’est visualisé.
Examens à interprétation différée
Culture fongique (dermatophytose, dermatite à Malassezia)
Une culture fongique est réalisée par frottement d’un carré de moquette stérile et envoyée au laboratoire Laboniris de Nantes.
La culture fongique est revenue très rapidement positive pour Microsporum canis, avec de très nombreuses colonies, et négative pour Malassezia.
Diagnostic
Le diagnostic est donc celui d’une dermatophytose à Microsporum canis, ainsi qu’une otite bilatérale à Malassezia.
Traitement
Traitement antifongique
Le traitement systémique fait appel à l’administration d’itraconazole, à la dose de 5 mg/kg/jour pendant 7 jours, suivi d’une pause de 7 jours (protocole « 7 days ON/7 days OFF »), ce protocole étant renouvelé deux fois.
Le traitement local est repris avec des applications d’Imaveral® dilué, deux fois par semaine.
Traitement de l’environnement
Concernant l’appartement, des passages fréquents de l’aspirateur sont recommandés, une élimination régulière des sacs aspirateur, un lavage de tous les tissus avec lesquels Tybel est en contact, ainsi qu’un nettoyage à la vapeur et une désinfection des surfaces pouvant le tolérer avec de l’eau de Javel à la dilution usuelle. Concernant les parties collectives de l’immeuble auxquelles Tybel a accès, il est recommandé de se rapprocher du service d’entretien afin que ce protocole y soit également appliqué.
Traitement de soutien
Des protège-griffes sont mis en place aux griffes des membres postérieurs pour limiter les dégâts occasionnés par le grattage.
La prednisolone est stoppée après une période de sevrage d’une semaine pour limiter l’effet rebond. L’application de tout topique contenant de la cortisone est proscrite (Oridermyl®, Aurizon®, Cortavance®).
Dans un premier temps, seul un nettoyant auriculaire contenant de la chlorhexidine (Otodine®) est mis en place, à raison de deux nettoyages par semaine.
Suivi à 10 semaines
La chatte est revue en contrôle 10 semaines après la première visite, soit un peu plus de 3 semaines après la dernière administration d’itraconazole. L’observance a été excellente.
Elle n’a plus aucune démangeaison. À l’examen dermatologique, l’intégralité du territoire cutané est indemne de lésions, hormis quelques squames en zone dorsale. Les sécrétions au niveau des conduits auriculaires sont toujours présentes, mais aucune gêne n’est constatée. L’écouvillonnage auriculaire ne montre plus aucune Malassezia. Un test au ruban adhésif réalisé en zone dorso-lombaire ne montre aucun élément figuré. La culture fongique de contrôle revient négative. Un état kérato-séborrhéique dorsal léger est diagnostiqué, comme fréquemment chez les chats en surpoids en raison de la difficulté à nettoyer cette région du corps, et des pipettes ainsi que de la mousse Dermoscent Essential 6® sont prescrites. Les nettoyages à l’Otodine® sont stoppés.
Suivi à 14 semaines
Au contrôle un mois plus tard, l’examen dermatologique est sans anomalie, les squames dorso-lombaires ayant disparu. La deuxième culture fongique revient de nouveau négative. Tybel peut désormais être considérée comme guérie.
Discussion
Deux synthèses abordant le thème de la dermatophytose issues de récents congrès américains et français viennent d’être publiées sur le site :
« Les pièges du diagnostic des dermatophytoses » et « Mise au point sur l’utilisation des antifongiques dans le traitement des dermatophytoses canines et félines ».
Également, le diagnostic de la dermatophytose a déjà été abordé dans cet article : « Diagnostic expérimental des dermatophytoses canines et félines ».
J’apporterai donc juste quelques commentaires en rapport avec ce cas précis.
Gardons à l’esprit que la dermatophytose ne prend pas toujours la forme classique de dépilations rondes, non inflammatoires et non prurigineuses. Ce peut être une dermatite miliaire, de l’acné, un pseudomycétome… ou encore une forme squameuse et croûteuse comme dans le cas de Tybel.
Pensons à interroger longuement les propriétaires pour avoir des commémoratifs et une anamnèse complète. Dans le cas décrit, les propriétaires ont été référés pour un prurit allergique qui répondait moyennement aux corticoïdes. Or, jusqu’à l’âge de 9 ans la chatte n’avait absolument jamais eu de troubles dermatologiques. Même si cela ne l’écarte pas formellement bien entendu, cela est moins en faveur d’un processus allergique.
Mais pourquoi penser à une dermatophytose dans le cas de Tybel ? Elle vit en appartement, ne côtoie aucun autre animal, les propriétaires n’ont aucune lésion cutanée… Or en insistant sur son mode de vie, il s’avère qu’en fait Tybel a accès tous les jours au palier de l’immeuble, lieu de passage important d’autres animaux et où se trouvent des tapis, sur lesquels peuvent tout à fait se retrouver des poils teigneux. Au départ, les propriétaires n’avaient pas non plus évoqué la pathologie respiratoire sévère de Tybel. Ce n’est qu’après leur avoir demandé s’il y avait eu un élément déclencheur de la dermatose qu’ils ont expliqué qu’elle avait subi plusieurs hospitalisations ainsi qu’une chirurgie lourde. Ils se sont alors rendu compte que les troubles cutanés étaient survenus juste après ! On envisage davantage une dermatophytose sur un animal adulte immunodéficient suite à cette pathologie et cette intervention consécutive. Sans compter que la chatte a pu se trouver en contact avec des dermatophytes au sein même d’un établissement vétérinaire.
Enfin, méfions-nous du diagnostic « thérapeutique », car la teigne a d’abord été exclue sur la base d’une absence de réponse à l’Imaveral®. Mais le produit était-il correctement dilué et appliqué ? D’autant que chez le chat, le traitement systémique est presque toujours impératif pour assurer une guérison.
Je terminerai en citant Danny Scott et Didier-Noël Carlotti :
« It is true to say “if it looks like ringworm, it is probably not ringworm” (Danny Scott). One should add: “if it does not look like ringworm, it could be” (Didier-Noël Carlotti). »
Bibliographie
ESCCAP : Lutte contre les dermatophytes chez les chiens et les chats. Guide de recommandation. « Désinfection et traitement de l’environnement pour éviter une propagation ». www.esccap.org
Lucas R. : Feline otitis externa. Proceedings of the 10th World Congress of Veterinary Dermatology, Boston, 2024
Moriello K. et al. : Diagnosis and treatment of dermatophytosis in dogs and cats. Clinical consensus guidelines of the World Association for Veterinary Dermatology. Veterinary Dermatology, 2017, 28, 266-e68
Oldenhoff W., Moriello K.A. : One year surveillance of the isolation of pathogenic dermatophyte spores from risk areas in a veterinary medical teaching hospital. Veterinary Dermatology, 2013, 24, 474-475 (Letter)
Pressanti C. : Évaluation et démarche lors de prurit chez le chat. Proceedings des Journées annuelles du GEDAC, 2023
Pressanti C. : Teigne : où en est-on ? Diagnostic, traitements. Proceedings des Journées annuelles du GEDAC, 2023