Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Un chat Européen mâle castré de 15 ans est référé en consultation spécialisée de dermatologie pour léchage et alopécie sur le dos évoluant depuis 2 mois et ne répondant pas aux traitement antiprurigineux (dexaméthasone), antibiotiques (amoxicilline-acide clavulanique), et anxiolytique (à base de protéines de poisson hydrolysées, jus et chair de melon séchés). 

Thomas Brément

DV, Dip.ECVD 

Vet’Dermathome, Challans, France, tél. : 06 16 36 50 98, mail : vetdermathome@yahoo.com

Intervenant vacataire dans les cliniques de dermatologie du Centre Hospitalier Universitaire Vétérinaire Oniris (Nantes, France)

 

Commémoratif/Anamnèse

Le chat est suivi par son vétérinaire traitant pour un souffle cardiaque ne nécessitant pas de traitement médical et ne présente par ailleurs aucun autre antécédent médical. Aucun autre animal ne vit en contact avec lui. A l’exception de deux administrations successives à un mois d’intervalle avant la consultation de ce jour, il est traité contre les parasites externes irrégulièrement à l’aide d’une pipette à base de fipronil et de (S)-méthoprène.

 

Examen clinique et diagnostic différentiel

L’examen clinique général révèle la présence d’un souffle cardiaque systolique basal et apexien de grade 3/6 audible sur toute l’air d’auscultation sans répercussion clinique. La palpation permet de déceler une masse en région abdominale crâniale, en regard de la zone de projection du rein droit et en regard de la zone alopécique dorsale. La palpation est douloureuse à cet endroit. Les examens orthopédiques et neurologiques ne révèlent aucune anomalie. Une augmentation de la prise de boisson est suspectée et rapportée par la propriétaire. Le bilan de l’examen dermatologique est une dermatose chronique primitivement et intensément prurigineuse localisée au milieu du dos latéralisée à droite caractérisée par de l’alopécie (poils cassés), des croûtes, un érythème et un suintement modérés (cf. photo 1 à 3).

 

Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Photo 1 : Aspect général de l’animal

               

Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Photo 2 et 3 : Aspect clinique des lésions le jour de la consultation initiale : noter l’alopécie à bord net en région dorsale, latéralisée à droite avec érythème et rares lésions croûteuses et suintantes.

 

Le diagnostic de certitude est une alopécie auto-induite. Le diagnostic différentiel de ce syndrome inclut un processus douloureux sous-jacent (douleur organique projetée, ostéo-articulaire, musculaire, neuropathique…), un syndrome d’hyperesthésie, une atteinte vasculaire, une hypersensibilité, une infestation parasitaire (pulicose, démodécie), une origine comportementale. Le diagnostic différentiel des lésions croûteuses, érythémateuses et suintante inclut une pyodermite superficielle et des lésions éosinophiliques, une démodécie et une dermatophytose seraient à exclure. Le diagnostic différentiel de la masse abdominale crânial inclut une néphromégalie droite (maladie rénale chronique, néoplasie, kyste) ou une atteinte inflammatoire, néoplasique ou kystique des autres organes abdominaux crâniaux (foie, vésicule biliaire, rate, pancréas, estomac). Le diagnostic différentiel de la polydipsie rapportée inclut les affections évoquées ci-dessus, un diabète sucré, une hyperthyroïdie ou une hypercalcémie.

Examens complémentaires

Les données épidémiologiques, cliniques et l’absence d’antécédents médicaux rendent peu probable l’hypothèse d’un état hypersensible. Des raclages permettent d’exclure une démodécie. La culture fongique est refusée par la propriétaire et cet examen est reporté ultérieurement selon l’évolution. La trichoscopie montre des poils cassés et en « mikado », confirmant le caractère auto-induit (léchage, mordillement par le chat lui-même) (cf. photo 4).  La cytologie (calques cutanés sur les lésions érythémateuses, croûteuses et suintante) révèle la présence de rares polynucléaires neutrophiles majoritairement dégénérés et de rares bactéries de type cocci en position extra et intracellulaire (phagocytose) confirmant l’hypothèse d’une pyodermite superficielle bactérienne modérée.

Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Photo 4 : Trichoscopie : noter les tiges pilaires cassées en « bois vert » et en mikado, traduisant un comportement de léchage et/ou de mordillement

 

L’analyse d’urine révèle une densité urinaire basse (1.016) compatible avec un syndrome polyuro-polydipsique. La biochimie sanguine montre une augmentation de l’urée et de la créatinine ainsi qu’une hypokaliémie modérée compatible avec une maladie rénale chronique de stade IRIS 2, sans protéinurie associée.

Une radiographie du rachis dorsal est conseillée mais refusée. Une échographie abdominale révèle des images compatibles avec une néphropathie bilatérale chronique avec asymétrie rénale marquée :

  • atrophie rénale gauche et hypertrophie rénale droite (responsable de l’effet masse à la palpation abdominale) pouvant être compensatrice, associée à la présence d’éléments hyperéchogène non obstructifs dans les cavités pyéliques (cf. photos 5 et 6).

 

Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Photo 5 : cliché échographique montrant l’asymétrie rénale avec néphromégalie à droite et atrophie à gauche

 

Un cas original d’alopécie auto-induite féline due à une maladie rénale

Photo 6 : cliché échographique du rein droit montrant un élément hyperéchogène non obstructif dans la cavité pyélique avec cône d’ombre, compatible avec une urolithiase.

 

  • pyélectasie bilatérale plus marquée à droite, compatible avec un phénomène sub-obstructif (calcul urétral, sténose), sans dilatation urétérale significative.

 

Diagnostic, pronostic et traitement

Le diagnostic médical est une maladie rénale chronique de stade IRIS 2 avec hypokaliémie modérée associée à une atrophie rénale gauche et une néphromégalie à droite, avec présence d’éléments hyperéchogènes non-obstructifs dans les cavités pyéliques, compatibles avec des urolithiases, sans protéinurie associée. Le diagnostic dermatologique est une alopécie auto-induite associée à une pyodermite superficielle bactérienne modérée. Du fait de la douleur objectivée à la palpation du rein droit, une douleur organique projetée est suspectée comme étant la cause la plus probable de ce syndrome dans ce cas. L’absence d’un « rolling skin syndrom » spontané rapporté par la propriétaire ainsi que l’absence de déclenchement d’un spasme musculaire cutané à la palpation, n’est pas en faveur d’un syndrome d’hyperesthésie féline.

L’objectif du traitement est de confirmer l’origine douloureuse de l’alopécie auto-induite diagnostiquée chez ce chat, de la soulager et de rectifier les anomalies biochimiques associées à la maladie rénale débutante.

SI VOUS ETES VETERINAIRE : Pour lire la suite de cet article, veuillez vous enregistrer en haut à droite. Merci

Conclusion

Ce cas original d’alopécie auto-induite chez un chat permet de revenir sur l’importance d’une approche clinique rigoureuse afin de ne pas tomber dans le piège d’une cause comportementale d’emblée lorsque ce syndrome est diagnostiqué.

 

Remerciements

L’auteur remercie le vétérinaire référant d’avoir référé le cas, ainsi que les services d’imagerie médicale et de médecine interne du CHUV Oniris pour les clichés échographiques et leur collaboration pour le diagnostic et la gestion médicale de la maladie rénale.

 

Bibliographie

[1] MECKLENBURG L., LINEK M., TOBIN D.J., « Traumatic alopecia », Hair loss disorders in domestic animals, Wiley-Blackwell, 2009, p. 185

[2] GROSS T.L., IHRKE P.J., WALDER E., AFFOLTER V.K., « Feline psychogenic alopecia. », Skin Diseases of the Dog and Cat: Clinical and Histopathologic Diagnosis, 2nd ed, Blackwell Science Ltd, Oxford., 2005,  pp 513-515.

[3] BOURDEAU P., FER F., « Characteristics of the 10 most frequent feline skin disease conditions seen in the dermatology clinic at the National Veterinary School of Nantes. »,  Vet Dermatol, 15, 2004, 63

[4} HOBI et al., « Clinical characteristics and causes of pruritus in cats: a multicentre study on feline hypersensitivity-associated dermatoses. », Vet Dermatol.,  22, 2011, 406–413

[5] SCOTT D. et al., « Feline dermatology at Cornell University: 1407 cases (1988–2003) », Journal of Feline Medicine and Surgery, 15, 2013, 307

[6] MILLER W.H., GRIFFIN C.E., CAMPBELL K.L., « Psychogenic skin diseases », Muller and Kirk’s Small animal dermatology 7th ed., Saunders-Elsevier, 2013, 654–657

[7] WEISGLASS S.E. et al., « Underlying medical conditions in cats with presumptive psychogenic alopecia », Am Vet Med Assoc 228, 2006, 1705–1709

[8] WERNER A.H., MANIGOT G.A., « Diagnosing and treating psychogenic alopecia » Advances in veterinary dermatology. Vol 4. Oxford, England: Blackwell Science Ltd, 2002, 280–281.

[9] MONTEIRO B.P., STEAGALL P.V.,  « Chronic pain in cats – Recent advances in clinical assessment », Journal of Feline Medicine and Surgery, 21, 2019, 601–614

[10] HERNANDEZ-AVALOS I. et al., « Review of different methods used for clinical recognition and assessment of pain in dogs and cats », International Journal of Veterinary Science and Medicine, 7, 2019, 43-54

[11] BATLE P.A. et al., « Feline hyperaesthesia syndrome with self-trauma to the tail: retrospective study of seven cases and proposal for integrated multidisciplinary diagnostic approach », Journal of Feline Medicine and Surgery, 2018, 1–8

[12] TEIXEIRA L.G. et al., « Evaluation of postoperative pain and toxicological aspects of the use of dipyrone and tramadol in cats », Journal of Feline Medicine and Surgery, 2019, 1–9.

 

[13] RUEL H.L.M. et al., « Adjuvant Analgesics in Acute Pain Management », Vet Clin Small Anim, 2019

 

[14] EPSTEIN M.E. et al., « 2015 AAHA/AAFP Pain Management Guidelines for Dogs and Cats », Journal of Feline Medicine and Surgery, 17, 2015, 251–272