Un cas de dermatose faciale et podale chez un terrier due a trichophyton mentagrophytes

Une chienne Jack Russel âgée de 10 ans est présentée à la consultation pour une dermatose faciale et podale évoluant depuis plusieurs semaines et ne répondant ni aux anti-inflammatoires ni aux antibiotiques. Le confrère référent suspecte une médiation immune : il a été consulté pour avis par les propriétaires dont il s’occupe des chevaux, mais n’est pas le vétérinaire habituel de l’animal.

Jean-Loup Mathet

Clinique Vétérinaire des Glycines, Orléans

 

Commémoratifs et anamnèse

La chienne vit en milieu rural, sans congénères, mais parmi les chevaux ; elle reçoit un aliment industriel de qualité ; elle n’a jamais voyagé. Les traitements antiparasitaires externes mensuels (afoxolaner), internes (milbémycine et praziquantel), les vaccins sont à jour.

Durant l’été précédent, une inflammation interdigitée est apparue, rapidement extensive à d’autres doigts. Le vétérinaire traitant a alors pratiqué des raclages sans résultats, et mis en place une corticothérapie (prednisolone, 1mg/kg/j) et une antibiothérapie (molécule non connue) associées à des shampooings à la chlorhexidine.

Après discussion, la propriétaire signale néanmoins qu’une lésion croûteuse évolue plus ou moins cycliquement sur le chanfrein de sa chienne depuis des mois, qu’elle soigne par application d’une pommade équine au soufre et des huiles essentielles de Calendula. Il n’y a pas de contagiosité décrite, et ses chevaux ne présentent pas problèmes dermatologiques. Aucune autre pathologie antérieure notable n’est rapportée.

 

Examen clinique

A distance la chienne présente un érythème sévère du chanfrein avec extension aux paupières inférieures et aux babines, avec une alopécie correspondant aux zones inflammatoires, à bord assez net décrivant une limite entre les zones atteintes et les zones indemnes (photos 1 et 2). Un squamosis et des plaques hyperpigmentées sont également présents. Des lésions identiques sont également observées sur 3 des 4 pieds, un antérieur et deux postérieurs et sur la zone péri-vulvaire (photos 3 et 4).

Un cas de dermatose faciale et podale chez un terrier  due a trichophyton mentagrophytes

Un cas de dermatose faciale et podale chez un terrier  due a trichophyton mentagrophytes

Photos 1 et 2 : lésions faciales (chanfrein, péri-palpébrales, babines) et pied antérieur G

 

Un cas de dermatose faciale et podale chez un terrier  due a trichophyton mentagrophytes

Un cas de dermatose faciale et podale chez un terrier  due a trichophyton mentagrophytes

Photos 3 et 4 : atteinte très inflammatoire des pieds postérieurs, région plantaire G

 

Hypothèses diagnostiques

Le diagnostic différentiel inclus une infestation parasitaire (démodécie, leishmaniose),  une dermatose infectieuse (dermatophytie, pyodermite bactérienne superficielle extensive), le complexe des pemphigus superficiels (érythémateux ou foliacé), moins probablement un lupus érythémateux, enfin un lymphome cutané est quasi-exclu étant donné l’évolution clinique mais doit être considéré sur cet animal âgé.

 

Examens complémentaires

Le contexte épidémiologique (chien de chasse, fouisseur, de race Terrier), l’environnement, l’évolution clinique, la réponse partielle à la corticothérapie et aux antibiotiques nous orientent plutôt vers une dermatophytie atypique en particulier à Trichophyton. Les examens complémentaires microscopiques classiques ne révèlent pas d’anomalies.

Une culture mycologique par la méthode de la moquette stérile est demandée au laboratoire DPM Oniris de NANTES, en parallèle des biopsies cutanées sont réalisées en précisant la suspicion et envoyées au LAPVSO de TOULOUSE.

Un bilan hématologique et biochimique ne met en évidence qu’une neutrophilie réactionnelle et une augmentation modérée des transaminases et des phosphatases alcalines conséquence des corticothérapies antérieures.

 

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Discussion

Les dermatophyties sont des mycoses cutanées superficielles dues à  des champignons kératinophiles, affectant donc les structures kératinisées (couche cornée, phanères, follicules pileux). (MILLER)

 

Eléments de pathogénie

Leur pathogénie dépend à la fois de leurs facteurs de virulence mais aussi des défenses immunitaires spécifiques ou non de l’hôte. L’interaction entre le champignon pathogène et l’individu infecté suit un processus complexe impliquant :

– la production de molécules de surface responsables de l’adhésion sur l’hôte (adhésines)

– la sécrétion d’enzymes variées capables de dégrader les tissus infectés en nutriments utilisables

– des modifications métaboliques afin de s’adapter à l’environnement puis d’y proliférer et/ou d’y survivre

– la production de biofilms, en particulier lors d’infections unguéales

– une capacité au dimorphisme (forme mycélienne ou de levures)

Les enzymes secrétées sont notamment de protéases (collagénolytiques, élastinolytiques), mais aussi des lipases, des nucléotidases et des enzymes mucolytiques libérant les molécules utilisables par le dermatophyte. (GNAT)

En réponse les kératinocytes sont capables d’exprimer différentes cytokines pro-inflammatoires afin de moduler la réponse inflammatoire afin de l’adapter à l’envahisseur (HINO).Certains dermatophytes peuvent également orienter la production de cytokines, à leur avantage, et orienter le processus infectieux. Des mécanismes de régulation de la production de gènes codant pour des protéases en fonction de l’environnement ont également été mis en évidence chez certaines espèces, notamment les Trichophyton. (MARTINEZ-ROSSI)

 

Eléments d’épidémiologie

La classification actuelle distingue 4 genres : Trichophyton, Microsporum, Nannizia et Arthroderma, avec des invasions soit limitées à la couche cornée (comme Microsporom persicolor), soit étendues au poil après pénétration par l’ostium folliculaire et aux griffes lors d’onychomycoses. (WEITZMANN)

L’épidémiologie permet de classer également les espèces en champignons anthropophiles (c’est à dire limitée en général à l’homme), zoophiles (atteignant les animaux) et géophiles (vivent dans le sol).

Trichophyton mentagrophytes est un dermatophyte zoophile fréquemment retrouvé chez les rongeurs (d’où le terme parfois usité de teigne « sylvatique ») mais aussi chez les carnivores, les chevaux et plus rarement les ruminants. Le mode de vie du le chien de chasse, du chien fouisseur ou du chien vivant en milieu rural est un facteur prédisposant à développer une dermatophytie à Trichophyton mentagrophytes. (MILLER)

 

Particularités cliniques des dermatophyties faciales à T. mentagrophytes

Une étude ancienne a montré la similarité lésionnelle des mycoses faciales dûes à Trichophyton mentagrophytes avec celles des pemphigus superficiels (érythémateux, foliacé) ou de lupus érythémateux. Sur les 4 cas décrits, étaient constatés une alopécie bien délimitée, du squamosis, de l’érythème, des érosions, des croûtes et parfois une hyperpigmentation. Le prurit apparaissait en général secondairement, après quelques semaines d’évolution et de thérapeutiques inadaptées.

A chaque fois, les premières zones atteintes étaient localisées au chanfrein, puis s’étendaient progressivement à la face, la zone péri-oculaire et les pavillons, les membres voire la queue. (PARKER)

Classiquement Trichophyton mentagrophytes est à l’origine de lésions faciales papuleuses et pustuleuses, avec un squamosis et mélanose extensives. Un patron clinique similaire a aussi été décrit avec Microsporum persicolor, qui colonise préférentiellement la couche cornée. (CARLOTTI)

Une hypothèse évoquée pour expliquer la différence d’expression clinique des teignes à M. canis et à T. mentagrophytes est l’adaptation variable de la réponse immunitaire de l’hôte selon le genre du champignon infectant. C’est un genre capable d’une activité kératinolytique élevée permettant l’invasion des sous-couches cornées de l’épiderme. (VIANI)

D’autre part, les traitements immunosuppresseurs utilisés fréquemment en début d’évolution – en particulier les corticoïdes – suite à la confusion fréquente avec une dermatose à médiation immune, expliquent la gravité lésionnelle lors du diagnostic définitif. C’est exactement la situation de Dolly qui a reçu initialement une corticothérapie prolongée, avec une amélioration temporaire trompeuse.

 

Particularités histopathologiques de certaines dermatophyties

L’usage des biopsies cutanées par rapport à la mise en culture mycologique est discutable. Pour autant l’évolution inhabituelle des lésions et la possibilité d’un résultat faussement négatif de la culture justifient l’emploi de l’histopathologie.

La mise en évidence d’hyphes mycéliennes par la coloration du PAS n’est pas systématique, en particulier si l’histopathologiste n’est pas prévenu au préalable du différentiel clinique (FAIRLEY). Les colorations spéciales ne sont pas toujours suffisantes pour mettre en évidence les hyphes et que plusieurs coupes sont souvent nécessaires, d’autant plus que l’invasion pilaire est souvent limitée avec Trichophyton. (OLIVRY)

Après l’invasion du stratum corneum puis du follicule pileux, Trichophyton sp. est capable de recruter des neutrophiles qui s’accumulent ensuite une position sous-cornée. Pour autant, d’autres dermatophytes possèdent aussi des kératinases susceptibles d’être à l’origine d’une acantholyse similaire.

Les atteintes faciales et podales sont donc d’autant plus confondantes qu’elles sont aussi observables lors de pemphigus superficiel (PETERS). A l’inverse la truffe n’est jamais concernée lors de teigne à extension folliculaire.

SCOTT a ainsi été un des premiers à décrire la présence d’un processus acantholytique modéré avec folliculite d’interface à l’histopathologie lors de 2 cas de teigne à T. equinum sur des chevaux ayant présenté une dermatose exfoliative prurigineuse rapidement extensive, papuleuse, pustuleuse et croûteuse.

POISSON a ensuite observé un cas de dermatophytose pustuleuse cornéophilique canine évoquant également un pemphigus foliacé, et traité initialement aux corticoïdes avant le diagnostic définitif de mycose à T mentagrophytes ne soit établi.

Un cas de dermatophytie à T mentagrophytes similaire a été rapporté par PRESSANTI chez un fennec avec atteinte squamo-croûteuse érythémateuse non prurigineuse du chanfrein, de la zone périoculaire, des pavillons et de l’extrémité de la queue. La cytologie montre de rares acanthocytes et des neutrophiles. Une première histopathologie met en évidence une dermatite d’interface avec exocytose lymphocytaire et une apoptose kératinocytaire basale, la mise en évidence d’hyphes n’ayant été démontrée qu’à l’occasion de nouvelles biopsies 1 mois plus tard. L’appartenance au genre T. mentagrophytes est confirmée par PCR.

D’autres dermatophytes peuvent prendre des manifestations faciales semblables : MULLER rapporte une présentation identique sur 16 cas de chiens atteints de  dermatophytie à M persicolor, essentiellement des chiens de chasse et des Terriers. L’atteinte faciale et des membres est prédominante, avec une sémiologie de lésions papuleuses, croûteuses et un état kérato-séborrhéique. L’histopathologie montre encore une fois un patron évocateur d’un mécanisme immun, sans acantholyse mais avec des images d’une dermatite lichénoïde d’interface associées à une dégénérescence hydropique de la couche basale.

 

Conclusion

Ce cas confirme s’il en était besoin l’utilité d’une culture mycologique systématique en présence d’une dermatose faciale inflammatoire évoquant cliniquement une dermatose immune ou lorsqu’une aggravation se produit malgré une corticothérapie initialement bénéfique. L’histopathologie est parfois trompeuse car les images peuvent confirmer la médiation immune (acantholyse, dermatite d’interface, pustulose sous-cornée). La PCR peut aider mais doit être interprétée à la lumière de l’épidémiologie et de l’évolution clinique.

 

Remerciements

Au Dr Frédérique DEGORCE du LAPVSO TOULOUSE pour l’examen histopathologique et pour le cliché.

 

Biblio

CARLOTTI D.N., BENSIGNOR E. Dermatophytosis due to Microsporum persicolor (13 cases) or Microsporum gypseum (20 cases) in dogs. Veterinary Dermatology 1999 ; 10 : 17-2

FAIRLEY R.A. The histological lesions of Trichophyton mentagrophytes var erinacei in dogs. Veterinary Dermatology 2001 ; 12 : 119-122.

GNAT S. et al. The host range of dermatophytes, it is all possible ? Phenotypic evaluation of the keratinolytic activity of Trichophyton verrucosum clinical isolates. Mycoses 2019 ; 62 (3) : 274-283.

GROSS TL, IHRKE PJ, WALDER EJ et al. Canine dermatophytosis. In : Skin Diseases of the Dog and Cat Clinical and Histopathological Diagnosis 2nd edition. Oxford, UK: Blackwell Publishing, 2005; 413-415.

HINO H, AMMITZBOLL T, SVEJGAARD E et al. Acantholysis induced by proteolytic enzymes. II. Enzyme fractions produced by Trichophyton mentagrophytes. Acta Dermato-Venereologica 1982; 62 : 283–8.

MARTINEZ-ROSSI N.M. et al. Pathogenesis of dermatophytosis : sensing the host tissue. Mycopathologia. 2016 ; 182(1-2).

MILLER W.H., GRIFFIN C.E., CAMPBELL K.L. Fungal and algal skin diseases. In: Muller&Kirk’s Small Animal Dermatology, 7th ed. Philadelphia: W.B. Saunders, 2013: 223-293.

MULLER et al. Dermatophytosis due to Microsporum persicolor : A retrospective study of 16 cases. Canadian Veterinary Journal 2011; 52 : 385-388.

PARKER WM, YAGER JA. Trichophyton dermatophytosis – a disease easily confused with pemphigus erythematosus. Canadian Veterinary Journal 1997; 38: 502–5.

PETERS J, SCOTT DW, ERB HN et al. Comparative analysis of canine dermatophytosis and superficial pemphigus for the prevalence of dermatophytes and acantholytic keratinocytes: a histopathological and clinical retrospective study. Veterinary Dermatology 2007; 18: 234–40.

POISSON L, MUELLER RS, OLIVRY T. Dermatophytose pustuleuse cornéophilique canine évoquant un pemphigus foliacé. Pratique Médicale et Chirurgicale de l’Animal de Compagnie 1998; 33: 229–34.

PRESSANTI et al. A case of Trichophyton mentagrophytes infection in a fennec fox (Vulpes zerda). Veterinary Dermatology 2012 ; 23 : 456-460.

SCOTT DW. Marked acantholysis associated with dermatophytosis due to Trichophyton equinum in 2 horses. Veterinary Dermatology ; 1994; 5: 105–10.

VIANI F.C. et al. Production of extracellular enzymes by Microsporum canis and their role in its virulence. Medical mycology. 2001 ; 39 : 463-468.

WEITZMANN I., SUMMERBELL R.C. The Dermatophytes. Clinical Microbiology Reviews ; 1995, p. 240–259