Test intradermique ou sérologie IgE ? Que choisir ?

Chers collègues. Dans ce bulletin, j’aimerais répondre à une question fréquemment posée par les vétérinaires aux confrères de Nextmune. « Lorsque je souhaiterais mettre en place une immunothérapie chez un chien, devrais-je faire — ou référer à un spécialiste pour — un test intradermique (IDT), ou devrais-je soumettre du sang pour la sérologie IgE ?

TOlivry Portrait

 Thierry Olivry

Professeur de recherche en immunodermatologie

NC State University College of Veterinary Medicine, Raleigh, Caroline du Nord, États-Unis

Conseiller scientifique et consultant en dermatologie et allergie

Nextmune, Stockholm, Suède

 

Permettez-moi de commencer par vous donner un aperçu de ces deux tests.

À l’heure actuelle, chez les animaux, les tests cutanés sont effectués soit par injection intradermique (le plus souvent) ou par un « prick test » (plus rarement). Les deux méthodes entraînent l’introduction iatrogène d’une petite quantité d’un mélange de protéines provenant d’un extrait allergènique dans le derme superficiel. Là, les allergènes « coupables « font le pont entre deux IgE spécifiques d’allergènes se trouvant sur leur récepteur à haute affinité à la surface des mastocytes. Un tel pontage induit l’activation des récepteurs et la dégranulation mastocytaire qui va libérer de nombreux médiateurs, dont, entre autres, l’histamine. Cette dernière active ensuite les récepteurs H1R sur les cellules endothéliales, ce qui entraîne leur contraction et l’extravasation du plasma dans le derme. Cliniquement, une réaction positive est considérée comme un placard érythémateux ou une lésion urticarienne qui se produit rapidement après la provocation par les allergènes.

La sérologie IgE consiste généralement en un test ELISA pour de multiples allergènes qui sont « collés » sur une plaque. Après une étape de blocage, le sérum des patients allergiques est dilué et incubé sur les allergènes. Par la suite, un réactif spécifique aux IgE couplé à une enzyme, qu’il s’agisse d’une chaîne recombinante à haute affinité des récepteurs IgE, d’un ou de plusieurs anticorps monoclonaux, ou d’un antisérum polyclonal, est ajouté. Enfin, un substrat enzymatique permet une réaction colorimétrique permettant de mesurer les IgE spécifiques à l’allergène.

Comme vous le savez déjà, les tests intradermiques et sérologiques ne sont pas des tests permettant de diagnostiquer une allergie clinique. Par contre, les deux tests évaluent l’état de la sensibilisation IgE d’un patient dans deux tissus différents : la peau (pour le test intradermique) et le sang périphérique (pour le test sérologique). De plus, les deux tests évaluent la sensibilisation aux IgE dans deux périodes différentes. En effet, il est essentiel de rappeler que la demi-vie des IgE dans le sang est de 2 à 3 jours, alors que celle sur les mastocytes cutanés est comprise entre 16 et 20 jours (valeurs chez l’homme). Par conséquent, il faut considérer les niveaux sériques d’IgE comme un biomarqueur pour une sécrétion récente (c.-à-d. jours) d’IgE par les plasmocytes. En revanche, l’IDT représente un biomarqueur d’une production antérieure (c.-à-d. semaines) et soutenue d’IgE.

Cette variation de durée est similaire, dans son principe, à l’évaluation du métabolisme du glucose à l’aide de la glycémie (comme biomarqueur du métabolisme du glucose récent) ou de la mesure du taux de fructosamine (pour un biomarqueur de la glycémie du mois précédent). Dans cette comparaison, la sérologie des IgE correspondrait à la mesure de la glycémie, tandis que l’IDT correspondrait à la concentration de fructosamine. Lorsqu’il y a un contact soutenu et persistant avec un allergène, les résultats de la sérologie des IgE et de l’IDT sont souvent corrélés; ils pourraient cependant ne pas être corrélés si ce contact était épisodique.

J’ai fait l’expérience directe de ce phénomène lors de la sensibilisation expérimentale de chiens atopiques à des pollens et allergènes des acariens.

Dans la figure ci-dessous, j’ai représenté une situation typique qui s’est produite lorsque nous avons sensibilisé nos chiens à Dermatophagoides farinae, acariens de la poussière de maison. Nous commencions généralement par des applications topiques hebdomadaires d’une poudre d’acariens dans de l’huile minérale (flèches rouges). Une fois que les réactions cutanées devenaient visibles après une application d’allergènes, nous espacions les applications de “rappel”. Lors d’une étude, nous avons mesuré trois paramètres immunologiques pendant la sensibilisation. Le premier biomarqueur d’une sensibilisation réussie a été la prolifération de lymphocytes T sanguins en culture avec des allergènes acariens. Cette activation lymphocytaire s’est produite rapidement (ligne bleue) puis s’est estompée avant de se stabiliser. Les IgE spécifiques des acariens (ligne rouge) étaient détectables dans le sérum quelques semaines après la sensibilisation, mais, fait intéressant, les concentrations diminuaient souvent en l’absence de contact avec les allergènes. Cependant, après une nouvelle application d’allergènes, les niveaux d’IgE spécifiques des acariens augmentaient rapidement, reflétant probablement la présence de cellules B de mémoire IgE spécifiques de ces allergènes dans le sang. Enfin, il a généralement fallu des semaines d’élévation continue des IgE sériques pour que les IDT (vert) deviennent positifs. Au début, ce test n’était positif qu’à des concentrations élevées d’allergènes, puis, plus tard, à des quantités dix fois plus faibles d’allergènes, reflétant probablement la présence de niveaux croissants d’IgE spécifique sur les membranes cellulaires des mastocytes.

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Maintenant, mettons ensemble IDT et IgE sériques : Si nous devions effectuer les deux tests à des périodes différentes, on aurait des résultats variables à ces tests! Au cours de la première période (en rose, à gauche), la sérologie IgE serait le seul test positif. Dans la période rose du milieu, les deux tests seraient positifs. Des semaines après un contact avec un allergène (période rose a plus à droite), l’IDT pourrait être le seul avec un résultat positif!

Il s’agit ici d’un exemple de situation contrôlée avec une sensibilisation à un seul allergène. Pensez à un de vos patients qui a eu des contacts intermittents avec des allergènes environnementaux. Lorsque vous décidez d’effectuer un test IDT ou une sérologie IgE, la plupart du temps vous ne savez pas quand étaient ses derniers contacts avec des allergènes coupables! En conséquence, vous pourriez être dans l’une des trois situations ci-dessus pour chacun des allergènes testés!

Je sais que c’était une longue diatribe avant de répondre à la question initiale… Alors, quel test devriez-vous choisir? La réponse va de soi : « Si vous le pouvez, et que le propriétaire peut se le permettre, faites les deux tests! » Le fait d’avoir les deux résultats permettrait d’établir un tableau plus clair de l’état de sensibilisation de votre patient. Si vous ne pouvez faire qu’un seul test, choisissez l’un ou l’autre, sachant que les résultats ne représenteront qu’une seule phase de l’état de sensibilisation du patient.

J’espère que ma longue explication aidera aussi à comprendre pourquoi comparer les résultats de l’IDT et de la sérologie chez un patient à la fois serait comme comparer des pommes et des oranges. Enfin, cela illustre que l’IDT n’est pas d’avantage le test « gold standard » que la sérologie IgE ne l’est. Ils sont tous deux des « gold standards », mais simplement différents !

 

Confraternellement,

 

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