Une chienne croisée de 5 ans, importée d’Espagne à l’âge de 6 mois est présentée à la consultation pour une dermatose inflammatoire de la truffe évoluant depuis quelques semaines.
Jean-Loup MATHET, DVM
Clinique des Glycines, Orléans
Juin 2026
Commémoratifs et anamnèse
La chienne vit en milieu semi-urbain, avec un autre chien asymptomatique. Elle reçoit un aliment industriel de qualité, et n’a plus voyagé depuis son arrivée en France. Les traitements anti-parasitaires externes et internes, ainsi que les vaccins sont à jour.
Elle a été initialement reçue par sa vétérinaire traitante pour hyperthermie, otite purulente et gonflement érythémateux de la truffe avec début de disparition de l’architecture pavimenteuse nasale. Un bilan hémato-biochimique et une sérologie leishmaniose (IFI) ne révèlent aucune anomalie.
Le traitement initial comporte une corticothérapie (prednisolone) et une antibiothérapie (céfalexine) orales associées à un collyre auriculaire ; il permet une amélioration clinique temporaire, tant au niveau de l’état général que de l’aspect de chanfrein. Une récidive est observée dès l’arrêt des traitements : la chienne nous est alors référée.
Examen clinique
On constate une atteinte nette quasi-exclusive du planum nasal et du début du chanfrein, avec un érythème marqué, des érosions et quelques croûtes. La perte de l’aspect pavimenteux de la truffe est discrète, et il est difficile de parler de dépigmentation, la truffe ayant déjà une coloration naturellement rosée. Un sillon desquamant sépare le philtrum plus inflammatoire du début du chanfrein moins rosé. (photo 1,2)


Diverses collerettes épidermiques sont présentes sur l’abdomen. Le reste de l’examen clinique dermatologique est normal, ainsi que les griffes, les coussinets, les muqueuses, les pavillons et les conduits auriculaires.
L’état général est satisfaisant, l’appétit est bon, le poids stable. Il n’est pas noté d’hyperthermie, aucune adénomégalie périphérique n’est palpable.
Hypothèses diagnostiques
Il faut considérer en priorité ici :
- une pyodermite des jonctions muco-cutanées de localisation strictement nasale
- un lupus discoïde facial ou lupus érythémateux nasal
- une leishmaniose au vu du décalage entre l’arrivée de la chienne en France – plus de 4 années auparavant – et les premiers signes cliniques
puis secondairement :
- une mycose superficielle
- une dermatose actinique
- un lymphome en tout début d’évolution
Examens complémentaires
La cytologie des collerettes épidermiques confirme une pyodermite bactérienne superficielle. Une antibiothérapie probabiliste (céfalexine) est donc débutée sur une quinzaine de jours préalablement à la réalisation de biopsies.
Une culture mycologique par prélèvement sur la truffe par la méthode du carré de moquette stérile se révèle négative (laboratoire DPM Oniris NANTES).
L’examen histopathologique met en évidence des lésions caractéristiques d’une dermatite d’interface lymphoplasmocytaire (laboratoire LAPVSO ANYDIAG). Dans la couche basale de l’épiderme sont observés des corps apoptotiques isolés, des lésions marquées de dégénérescence hydropique des cellules basales, et un épaississement PAS-positif multifocal à diffus de la membrane basale. Un infiltrat inflammatoire d’interface lymphocytaire émiette la jonction dermo-épidermique (photos 3,4,5).



Un infiltrat lichénoïde est présent dans le derme, associant des cellules dendritiques et macrophagiques dont des mélanophages, caractérisant une incontinence pigmentaire discrète, ainsi que de nombreux petits lymphocytes et des plasmocytes (photo 6).

Il n’est pas réalisé d’immunomarquages.
La conclusion histopathologique est donc un lupus érythémateux ou discoïde nasal, aucun argument décisif n’étant en faveur d’une leishmaniose.
Discussion
Ce cas classique dans sa présentation permet néanmoins de discuter :
- du diagnostic différentiel de certaines dermatoses nasales,
- de la difficulté à différencier à l’histopathologie une leishmaniose d’un lupus discoïde nasal, en présence d’une dermatite d’interface lichénoïde lymphoplasmocytaire, d’autant plus que l’animal provenait d’une zone d’endémie
- de la prise en charge de formes cliniquement modérées en particulier de la place de la corticothérapie orale prolongée et des soins topiques
Le lupus érythémateux cutané constitue un groupe de maladies auto-immunes dermatologiques.
Longtemps limité au diagnostic de lupus discoïde facial, le classification du lupus canin s’est considérablement élargi au cours des vingt dernières années grâce à l’identification de nouvelles formes cliniques.
Chez le chien, les principales formes reconnues aujourd’hui sont :
- le lupus cutané vésiculeux (VCLE)
- le lupus cutané exfoliatif (ECLE)
- le lupus mucocutané (MCLE)
- le lupus discoïde facial (FDLE)
- le lupus discoïde généralisé (GDLE).
Le lupus discoïde se divise donc en une forme généralisée avec des lésions disséminées et une forme localisée au chanfrein, au planum nasal, aux lèvres, à la région péri-palpébrale et aux pavillons auriculaires.
Dans la forme généralisée les lésions typiques comprennent :
- des plaques annulaires ou polycycliques
- une dépigmentation ou une hyperpigmentation
- un érythème périphérique
- des squames adhérentes
- de l’alopécie
- lors de chronicité une cicatrisation atrophique ou hypertrophique.
Dans la forme faciale on distingue une phase dite active avec érythème, dépigmentation, desquamation, ulcérations menant à terme à une perte de l’architecture pavimenteuse du philtrum. La présence de croûtes traduit une infection bactérienne secondaire à prendre en charge au préalable. Des cicatrices apparaissent avec la chronicité, cette dernière s’accompagnant d’une diminution de l’inflammation. On peut observer des lésions du museau, des babines, des paupières et des extrémités des pavillons auriculaires.
Le principal diagnostic différentiel d’un lupus nasal est la pyodermite mucocutanée, ce qui implique au préalable de traiter toute suspicion d’infection bactérienne secondaire avant la réalisation de biopsies.
La leishmaniose doit être également exclue, en particulier en zone d’endémie ou bien chez un animal ayant voyagé et/ou provenant d’une zone endémique. Les deux entités peuvent en effet provoquer des lésions très similaires du plan nasal chez le chien : dépigmentation, perte de l’architecture normale pavimenteuse du nez, érosions, ulcérations et croûtes. Elles présentent aussi des similitudes histopathologiques : une dermatite d’interface lichénoïde lymphoplasmocytaire avec vacuolisation et apoptose des kératinocytes basaux. Lors de leishmaniose, l’infiltrat nodulaire granulomateux est plus intense, superficiel et profond.
Cette distinction est essentielle car le traitement immunosuppresseur utilisé pour le lupus discoïde est contre-indiqué chez les chiens atteints de leishmaniose.
Dans le cas présent, l’hypothèse d’une leishmaniose était justifiée, mais elle était minorée car plus de quatre années s’étaient écoulées entre l’arrivée du chien d’Espagne et le début de l’atteinte cutanée nasale, ainsi que par l’absence d’aggravation clinique dermatologique et systémique au fil des mois. Une recherche plus approfondie de la présence de leishmanies par PCR en particulier sur biopsies cutanées n’avait pas été acceptée mais aurait permis d’éliminer d’un doute résiduel.
Il faut parfois considérer d’autres dermatoses à médiation immune comme un pemphigus foliacé, une pemphigoïde des muqueuses, certaines dermatopathies ischémiques.
Moins fréquemment on pourra exclure des néoplasies débutantes comme le lymphome cutané épithéliotrope ou bien un carcinome épidermoïde précoce, une dermatite actinique, une mycose superficielle voire exceptionnellement une forme extensive cutanée d’aspergillose.
Le tableau ci-dessous récapitule les différentes hypothèses diagnostiques.
Tableau récapitulatif du diagnostic différentiel du lupus discoïde nasal canin
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Affection |
Signes cliniques communs avec le lupus discoïde nasal |
Éléments distinctifs |
Examens utiles |
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Pyodermite mucocutanée |
Dépigmentation, érythème, croûtes, érosions du planum nasal |
Atteinte marquée des lèvres et jonctions mucocutanées, présence possible de pustules, réponse complète à l’antibiothérapie |
Cytologie, culture bactérienne, essai thérapeutique antibiotique |
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Leishmaniose |
Dépigmentation, ulcérations, croûtes nasales |
Adénomégalie, amaigrissement, onychogryphose, atteinte rénale ou oculaire, autres lésions cutanées |
Sérologie, PCR, cytologie ganglionnaire ou cutanée |
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Pemphigus foliacé |
Croûtes, érosions faciales, atteinte du chanfrein |
Pustules primaires, atteinte fréquente des oreilles, coussinets et tronc |
Cytologie (cellules acantholytiques), biopsies |
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Pemphigoïde des muqueuses |
Érosions, ulcérations, dépigmentation |
Atteinte fréquente des muqueuses orales et oculaires, clivage sous-épidermique en histologie |
Biopsies, immunofluorescence |
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Dermatite actinique/solaire |
Érythème, ulcérations chroniques, croûtes |
Zones peu pigmentées, forte exposition solaire, lésions parfois précancéreuses |
Biopsies, anamnèse |
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Dermatopathies ischémiques (dermatomyosite, vasculopathies) |
Dépigmentation, ulcérations, cicatrices |
Atteinte possible des extrémités, coussinets, pavillons auriculaires |
Histopathologie |
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Carcinome épidermoïde |
Ulcération chronique du planum nasal |
Lésion souvent focale, asymétrique, progressive, chien âgé |
Biopsie profonde |
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Lymphome cutané épithéliotrope |
Dépigmentation, érosions, ulcérations |
Évolution progressive, lésions multifocales ou généralisées |
Histopathologie, immunohistochimie |
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Aspergillose nasale |
Ulcérations du nez (rarement) |
Écoulement nasal chronique, douleur nasale, destruction des cornets |
Rhinoscopie, scanner, culture/PCR |
Remerciements
Au Dr Frédérique DEGORCE pour la réalisation de l’histopathologie et des photos microscopiques.
