Hétérogénéité des extraits d’acariens en allergologie vétérinaire

Les extraits allergéniques d’acariens utilisés en médecine vétérinaire sont-ils réellement équivalents d’un laboratoire à l’autre ?

Prof. Thierry Olivry

Directeur de Recherche et Développement

Nextmune, Stockholm, Suède

 

Notre étude récente consacrée aux extraits de l’acarien de la poussière de maison Dermatophagoides farinae (Der f) apporte une réponse claire : non ! Ces différences pourraient avoir des conséquences directes sur le diagnostic allergologique des chiens atopiques.

Depuis plusieurs décennies, les vétérinaires utilisent des extraits allergéniques bruts pour réaliser des tests sérologiques ou intradermiques destinés à identifier les sensibilisations associées à la dermatite atopique canine. Pourtant, en médecine humaine, on sait depuis longtemps que ces extraits sont extrêmement variables dans leur composition. En effet, deux extraits portant le même nom peuvent contenir des quantités très différentes d’allergènes majeurs, voire manquer partiellement de certains composants importants. Jusqu’à présent, peu de données existaient sur les extraits vétérinaires.

L’objectif de notre travail était donc simple : vérifier si cette hétérogénéité existait aussi dans les extraits vétérinaires d’acariens et déterminer si elle pouvait modifier les résultats des tests sérologiques.

Nous avons étudié six extraits commerciaux de Dermatophagoides farinae provenant de trois fabricants différents. Pour chaque laboratoire, deux lots produits à des périodes distinctes ont été analysés. Nous avons d’abord mesuré leur concentration totale en protéines, puis comparé leur profil électrophorétique afin de visualiser la composition globale des extraits. Nous avons ensuite quantifié deux allergènes majeurs des acariens, Der f 1 et Der f 2, avant d’évaluer l’impact de ces différences entre extraits sur la détection des IgE spécifiques dans des sérums de chiens suspectés d’être allergiques.

Les premiers résultats ont déjà révélé une importante variabilité. La concentration totale en protéines varie jusqu’à 3,4 fois entre certains extraits. Un des fabricants (A) produit des lots relativement homogènes au fil des années, alors que les deux autres (B et C) présentent des différences beaucoup plus marquées entre les lots.

Hétérogénéité des extraits d’acariens en allergologie vétérinaire

L’analyse électrophorétique des extraits a confirmé cette hétérogénéité. Les profils de migration des protéines différent nettement entre les fabricants et, dans un cas, entre deux lots issus du même fabricant (voir ci-dessous). Cela signifie concrètement que les extraits ne contiennent pas les mêmes protéines dans les mêmes proportions.

Hétérogénéité des extraits d’acariens en allergologie vétérinaire

Mais la preuve ultime de la différence entre extraits concerne des allergènes importants de Der f eux-mêmes ! Les concentrations de Der f 1 varient jusqu’à 14 fois entre les extraits les plus riches et les plus pauvres, tandis que celles de Der f 2 varient jusqu’à 8 fois ! Certains extraits sont relativement riches en Der f 1 mais pauvres en Der f 2, alors que d’autres présentent l’inverse. Un extrait contenait plus de sept fois la quantité totale combinée de Der f 1 et Der f 2 par rapport à un autre !

Hétérogénéité des extraits d’acariens en allergologie vétérinaire

Ces différences ne sont pas simplement académiques : elles ont eu un impact direct sur les résultats des tests sérologiques (et sûrement sur ceux des tests intradermiques !). Nous avons utilisé des sérums de chiens présentant différents niveaux d’IgE spécifiques contre Der f 1 et Der f 2, et les avons testés par ELISA en utilisant la même concentration de protéine de chaque extrait. Chez les chiens ayant des concentrations élevées d’IgE contre Der f 1 (chiens 7-9) ou Der f 2 (chiens 16-18), les résultats restent généralement positifs quel que soit l’extrait utilisé. En revanche, chez les chiens faiblement ou modérément sensibilisés contre Der f 1 (faibles : 1 à 3, modérés : 4-6) ou Der f 2 (faibles : 10-13, modérés : 14-15), les résultats varient fortement selon l’extrait testé : un même sérum peut être positif avec un extrait et négatif avec un autre !

Hétérogénéité des extraits d’acariens en allergologie vétérinaire

Autrement dit, un chien apparaît sensibilisé ou non à l’acarien simplement en fonction de la composition de l’extrait utilisé par le laboratoire !

Cette observation pourrait expliquer plusieurs situations bien connues des dermatologues vétérinaires : une discordance de résultats entre laboratoires, un manque de reproductibilité de certains sérodiagnostics, ou encore une faible corrélation entre tests intradermiques et sérologiques.

Pourquoi observe-t-on une telle variabilité ? La réponse tient à la nature même des extraits allergéniques bruts. Ceux-ci sont produits à partir d’un matériel biologique complexe, difficile à standardiser. Dans le cas des acariens, de nombreux paramètres influencent la composition finale : leurs conditions de culture, leur alimentation, la proportion de corps d’acariens et de fèces (puisque Der f 1 et Der f 2 sont présents dans les déjections), les stades de développement présents dans la culture, ainsi que les méthodes d’extraction, de purification et de conservation. Même avec des procédés rigoureux, obtenir deux extraits parfaitement identiques reste pratiquement impossible. On peut standardiser par une méthode (quantité de protéine, quantité d’un allergène ou deux, standardisation par des échantillons de sérum standards), mais on ne pourra jamais reproduire parfaitement un lot par rapport à un autre.

Un autre point important de notre étude concerne la notion même d’« allergène majeur ». L’extrait complet de Dermatophagoides farinae contient plusieurs milliers de protéines (le génome comporte près de 11 000 gènes codant pour des protéines), alors qu’une quarantaine seulement sont actuellement reconnues comme allergènes chez l’homme ainsi que chez le chien. Une grande partie du contenu protéique des extraits est donc constituée de protéines sans intérêt allergologique. Si la proportion d’allergènes réellement pertinents est faible, les risques de faux négatifs augmentent, en particulier chez les animaux présentant de faibles niveaux d’IgE. Ceci affectera aussi bien les tests sérologiques que les tests cutanés.

Nos résultats renforcent ainsi l’intérêt croissant pour l’allergologie moléculaire. L’utilisation d’allergènes purifiés ou recombinants permettrait de contourner une grande partie des problèmes liés aux extraits bruts. Contrairement aux extraits naturels, les allergènes moléculaires peuvent être standardisés avec précision et reproduits de manière constante. Ils permettent également une approche dite « component-resolved », c’est-à-dire l’identification précise des allergènes reconnus par chaque patient.

Cette approche moléculaire offre donc plusieurs avantages potentiels : elle améliore la reproductibilité des tests, informe sur la réactivité croisée et pourrait, à terme, aider à mieux prédire l’évolution clinique des sensibilisations chez les animaux comme chez l’homme. Nous commençons à analyser des dizaines de milliers de résultats du test PAX, et nous pouvons observer une certaine évolution de la sensibilisation, par exemple aux acariens de la poussière de maison, en fonction de l’âge des chiens.

Notre étude présente évidemment certaines limites. Le nombre d’extraits étudiés ne venait que de trois laboratoires, et il n’existe actuellement aucun « gold standard » universel pour les extraits d’acariens, ni en médecine humaine, ni en médecine vétérinaire. Malgré cela, les différences observées sont suffisamment importantes pour démontrer que l’hétérogénéité des extraits vétérinaires est bien réelle et qu’elle influence concrètement les résultats diagnostiques.

En pratique clinique, ces résultats doivent encourager une interprétation prudente des tests allergologiques utilisant des extraits bruts. Un résultat négatif ne signifie pas nécessairement l’absence de sensibilisation. Ils rappellent également qu’aucun test ne doit être interprété indépendamment de l’anamnèse et de l’examen dermatologique. Enfin, nos résultats démontrent l’absence d’intérêt de comparer les résultats entre tests sérologiques venant de différents laboratoires, ou bien entre les tests sérologiques et cutanés, puisqu’ils utilisent des extraits différents.

Enfin, cette étude souligne probablement un changement de paradigme déjà en cours en allergologie vétérinaire. Après des décennies dominées par les extraits allergéniques bruts, l’avenir du diagnostic est de s’orienter progressivement vers des approches moléculaires standardisées, plus reproductibles et potentiellement plus pertinentes cliniquement.

 

Référence: 

Welters, M.; Mas-Fontao, A.; Auxilia, S.T.; Olivry, T. Composition Heterogeneity and Low-Molecular-Weight Allergen Content of Dermatophagoides farinae House Dust Mite Allergen Extracts Used in Veterinary Medicine. Vet. Sci. 2025, 12, 824. https://doi.org/10.3390/vetsci12090824

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