Dermatite atopique : Barrière cutanée et applications thérapeutiques


Auteur : Anne Roussel – Janvier 2014
Unité de dermatologie-parasitologie-mycologie
École Nationale vétérinaire de Nantes


Parmi les nombreuses fonctions de la peau, celle de barrière cutanée permet à l’organisme de lutter contre la dessiccation. En médecine humaine, les altérations de la barrière cutanée semblent jouer un rôle central dans la pathogénie de la dermatite atopique et dans le contexte de la dermatite atopique canine, la voie cutanée est aussi impliquée dans le mécanisme de sensibilisation. Néanmoins, beaucoup moins d’informations sont disponibles chez le chien par rapport à l’homme, notamment concernant les altérations de la barrière cutanée.

La barrière cutanée est généralement assimilée à la couche cornée, la plus superficielle de l’épiderme, ou stratum corneum.

Celle-ci se compose de cellules épidermiques kératinisées mortes (cornéocytes) associées une matrice lipidique intercellulaire organisée en lamelles. On parle de façon imagée de « briques » (les cornéocytes) et de « mortier » (les lipides intercellulaires), afin de représenter ce modèle de barrière cutanée.

Cette barrière est renouvelée en permanence d’une part par la différentiation et la kératinisation progressives des kératinocytes vivants et d’autre part par la desquamation régulière des cornéocytes permise par l’hydrolyse des cornéodesmosomes, ces deux mécanismes étant normalement en équilibre.

Fonctions de la barrière cutanée

Le stratum corneum est une structure peu perméable à l’eau, limitant ainsi les pertes hydriques et donc la dessiccation, mais aussi la pénétration de substances exogènes (germes, allergènes, toxines…). C’est une barrière physique (cellules kératinisées, lipides) et chimique (pH acide, émulsion de peptides antimicrobiens, immunoglobulines, sels inorganiques…).

L’élimination mécanique du stratum corneum de chiens sains par applications répétées de ruban adhésif (tape stripping) provoque une augmentation nette de la perte hydrique.

D’autre part, une étude récente a montré que le retrait local par tape stripping du stratum corneum sur des chiens atopiques sensibilisés aux acariens de poussière induit une sensibilisation plus intense et plus précoce.

 

Dermatite atopique : Barrière cutanée et applications thérapeutiques
Représentation simplifiée de la barrière cutanée (couche cornée),
d’après Fitzpatrick’s
Dermatology, 2008

Dermatite atopique : Barrière cutanée et applications thérapeutiques

Chien atteint de dermatite atopique présentant de
nombreuses complications infectieuses
(Malassezia pachydermatis)

Les éléments clés de la barrière cutanée

  • Les céramides : Ce sont des lipides formés d’une base sphingoïde (aminodiol) et d’un acide gras libre. Ils existent sous forme libre intercellulaire et sous forme liée aux protéines de l’enveloppe cornée. Ils ont un rôle majeur dans l’organisation des lipides de la couche cornée.
  • Les lipides intercornéocytaires multilamellaires : Ils sont constitués principalement des céramides, du cholestérol et d’acide gras libres. Ils sont sécrétés par les corps lamellaires à l’interface stratum granulosum et stratum corneum et subissent un certain nombre de réarrangements aboutissant à leur organisation en multiples lamelles. Ils contribuent à l’imperméabilité de la barrière cutanée, tout en lui conférant une certaine souplesse.
  • Les corps lamellaires :Ce sont des structures lamellaires des cellules granuleuses dérivant de l’appareil de Golgi et contenant les constituants de la matrice intercornéocytaires (lipides, enzymes..).
  • Les protéines de l’enveloppe cornée : Elles sont majoritairement composés de l’involucrine et de la loricrine. Ces protéines cytosoliques sont intégrées à l’enveloppe cornée par des transglutaminases, conférant à l’enveloppe cornée une forte résistance mécanique.
  • La filaggrine : C’est une protéine synthétisée dans les grains de kératohyaline de la couche granuleuse et intervenant dans la structuration finale des filaments de kératine.

Sa dégradation conduit à la libération d’acides aminés intervenant comme facteurs naturels d’hydratation (NMF).

Atopie : Des altérations primaires de la barrière cutanée ?

Il est actuellement reconnu en médecine humaine que la dermatite atopique est associée à un défaut génétique de la barrière cutanée à l’origine du développement d’une inflammation cutanée auto-entretenue et auto-aggravée (théorie « Outside – inside – outside »).

Chez le chien atopique, l’expression de 54 gènes semble modifiée dans la peau. Il s’agit notamment de gènes intervenant dans la constitution de la barrière cutanée et dans la réponse immunitaire. Il apparaît donc qu’à la fois la barrière cutanée et la réponse immunitaire interviennent dans la pathogénie de la dermatite atopique canine. Des anomalies dans la composition en lipides et en protéines ont été mises en évidence dans la couche cornée des chiens atopiques. Ces anomalies sont localisées à la fois en zone lésionnelle et en zone non-lésionnelle, argument indirect en faveur d’une implication primaire de la barrière cutanée dans la pathogénie de l’atopie.

Un profil lipidique anormal

Il a été montré en microscopie électronique que chez les chiens atopiques les espaces intercellulaires sont dilatés et comblés de lipides anormaux. Ces modifications sont accrues lors de test de provocation allergique. En outre, les corps lamellaires sont retenus dans les cornéocytes du stratum granulosum. Il semblerait que dans la couche cornée de l’épiderme non lésionnel des chiens atopiques, les teneurs en céramides totaux libres et liés aux protéines et les teneurs de certaines classes de céramides soient diminuées. Ces modifications dans la composition lipidique de la couche cornée de l’épiderme des chiens atopiques s’accompagnent d’une augmentation des pertes hydriques transcutanées.

Une expression protéique modifiée

En médecine humaine, on estime que plus de la moitié des enfants souffrant de dermatite atopique modérée à sévère sont porteurs de mutations de la filaggrine aboutissant à la perte de sa fonction.

Chez le chien, une étude immunohistochimique a mis en évidence chez 22% des chiens atopiques une anomalie dans l’expression de la filaggrine. La mutation du gène codant pour la filaggrine n’a pas été mise en évidence à ce jour chez le chien, mais il existe un faisceau convergent d’arguments en faveur. Ceci ne permet toutefois pas d’expliquer comment la perte de fonctionnalité de cette protéine résulte en un défaut de perméabilité cutané.

Implication des protéases et des inhibiteurs de protéases épidermiques chez l’homme

Chez l’homme, des mutations des gènes codant pour des protéases épidermiques (kallikréine-7 et -11, plasmine) et des inhibiteurs de ces protéases (LEKTI, lymphoepithelial Kazal-type 5 serine protéase inhibitor) pourraient être à l’origine d’altérations de la barrière cutanée par desquamation accrue. A l’heure actuelle, il n’existe pas de travaux comparables chez le chien.

Mécanismes physiopathologiques

Il est encore difficile de savoir lesquelles des anomalies décrites sont primaires et/ou secondaires. Cependant, on admet aujourd’hui en médecine vétérinaire, comme c’est le cas en médecine humaine, qu’il existe à l’origine de la dermatite atopique canine une ou des altération(s) primitives de la barrière cutanée.

Dermatite atopique : Barrière cutanée et applications thérapeutiques
Anomalies de la barrière cutanée et leurs conséquences
dans la dermatite atopique

Réparer et anticiper les dommages de la barrière cutanée ?

Les mécanismes physiopathologiques décrits amènent à penser qu’il est nécessaire, dans le cadre de la thérapeutique de la dermatite atopique canine, d’employer des moyens spécifiques d’aide à la restauration de la barrière cutanée.

Il a été montré chez l’homme, que l’utilisation de topiques émollients permettait la réduction de l’utilisation des corticoïdes.

De nombreuses formulations topiques sont utilisées afin de traiter la xérose atopique (émollients à base d’urée, film mimétique tricomposé). La voie topique visant à la restauration de la barrière cutanée est considérée comme partie intégrante du traitement initial de la dermatite atopique soit en monothérapie, soit en tant qu’adjuvant. Chez le chien atopique, l’application répétée de lipides (céramides, acides gras, cholestérol) stimule la synthèse de lipides endogènes dans la couche cornée (+ 40 %). De même, il apparaît que l’utilisation de phytosphingosine durant 5 semaines conduit à une nette amélioration de l’aspect microscopique du stratum corneum (alignement des lipides lamellaires et de cornéocytes, augmentation du nombre de cornéodesmosomes). Une étude multicentrique, randomisée et en aveugle, compare l’évolution des scores lésionnels et de prurit de 47 chiens atopiques traités pendant 19 jours avec :

  • Soit un shampooing à base de phytosphingosine,
  • Soit le même shampooing remplacé en fin de traitement par un spray contenant également de la phytosphingosine,
  • Soit un shampooing à base de céramides, d’acides gras essentiels et de dérivés sucrés.

Les trois traitements topiques conduisent à une diminution comparable des scores lésionnels (- 40 à 46 %) et de prurit (- 23 à 30 %).

D’autres études utilisant un placebo et de plus grands effectifs permettraient de démontrer de façon plus évidente l’intérêt clinique de ces traitements topiques.

Supplémentation nutritionnelle

Une étude récente menée sur 5 chiens atopiques et 5 chiens sains (contrôle) montre après deux mois de supplémentation orale en acides gras essentiels (oméga-3, oméga-6, ratio 5 : 1) et en vitamine E, une amélioration de la composition lipidique et de l’organisation de la couche cornée épidermique.

Actions préventives et proactives

Deux revues récentes montrent l’intérêt de la supplémentation en oméga-3 (huile de poissons) chez la femme en période pré-natale et durant la lactation afin de prévenir le risque allergique durant l’enfance et de diminuer la sévérité des signes cliniques. Cependant, les mécanismes mis en jeu ne sont pas clairement identifiés (action anti-inflammatoire ou modification de la constitution lipidique de la barrière cutanée ?).

D’autre part, on peut s’interroger sur l’intérêt de l’administration proactive (c’est-à-dire avant l’apparition de lésions) de composés destinés à restaurer la barrière cutanée (acides gras essentiels, céramides…). Aucune étude chez le chien n’a encore été réalisée à ce jour afin d’évaluer l’intérêt d’une telle démarche. Il existe donc de nombreux arguments suggérant l’implication primaire de la barrière cutanée dans la pathogénie de la dermatite atopique canine. Comme chez l’homme, il semble qu’un défaut primaire de la barrière cutanée puisse conduire à un risque accru de sensibilisation allergique et à une réponse immunologique anormale chez des animaux prédisposés. Cette nouvelle approche ouvre des perspectives d’applications thérapeutiques et préventives particulièrement intéressantes.

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